À la recherche de l’essentiel

Retour
À la recherche de l’essentiel
Guy Duplat

À la recherche de l’essentiel, de l’épure : Anne Teresa De Keersmaeker et Ann Veronica Janssens

Anne Teresa De Keersmaeker connaissait déjà le travail d’Ann Veronica Janssens, mais la découverte d’une de ses oeuvres, Représentation d’un corps rond, au MAC’s, le musée du Grand-Hornu près de Mons, fut pour elle un choc : un rayon lumineux, après être passé par un brouillard artificiel, se diffracte, créant un cône qui remplit toute la pièce dans laquelle le spectateur est immergé. On y retrouvait les éléments fondamentaux de la danse : l’espace, la lumière, le corps, le mouvement. « J’ai beaucoup aimé, dira ensuite Anne Teresa De Keersmaeker, la façon dont elle parvient à représenter des choses existentielles avec une légèreté infinie. J’ai été d’emblée touchée par la manière dont la lumière sculptait l’espace : l’immatérialité de la lumière qui devient soudain tangible. » Cette oeuvre sera le départ de Keeping Still, créé en 2007. Et la collaboration entre Anne Teresa De Keersmaeker et Ann Veronica Janssens, « Anne et Ann », continuera ensuite avec The Song (2009), Cesena (2011), Work/Travail/Arbeid (2015) et Golden Hours (As you like it) (2015).

En 2007, après déjà tant de spectacles et de succès internationaux, Anne Teresa De Keersmaeker était à la recherche des fondements de la danse, prête comme tous les grands artistes, à se remettre en cause fondamentalement.
Ann Veronica Janssens l’y aidera. Elle pratique un art minimaliste, mais ancré dans un environnement sensible et qui nous fait douter de ce qu’on peut voir, qui nous fait découvrir d’autres réalités. Elle joue avec nos perceptions. Ses dispositifs, souvent d’apparence simples mais qui relèvent parfois de la haute technologie, ont un fil conducteur : le temps, la spatialité, la fluidité. Elle tente, dit-elle, « de matérialiser la lumière, de la sculpter, de pulvériser l’espace et de dissoudre la matière ». Son art est performatif, il permet de convoquer et de transporter en soi, la sculpture, la couleur ou la forme.

Elle renouvelle les notions d’espace et de couleur, comme récemment, dans des grands panneaux de verre éclatés avec des cascades de reflets changeant de couleur selon l’angle de vue. Il faut voir pour comprendre la magie de son art, son intervention magnifique dans la chapelle Saint-Vincent de Grignan dans la Drôme.
Avec elle, l’art touche à la performance, à l’éphémère et donc à la danse. Ses installations créent les conditions d’une immersion physique et touchent des sphères inhabituelles de nos perceptions comme on le voit aussi chez des artistes comme James Turrell et Olafur Eliasson.
On pense alors à Rimbaud écrivant dans les « Lettres du voyant » : « Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens, le poète est vraiment voleur de feu. Il est chargé d’humanité, il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions. » Quand elle joue des couleurs, on pense encore au poète du Bateau ivre : « J’ai vu le soleil bas illuminé de longs figements violets, j’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs. »

Au début de Keeping Still, tout est plongé dans le noir, sauf une petite lumière. On entend juste une voix enfantine et puis des bruits de pas. Brusquement la lumière naît, sous forme de cône dans la nuit brouillardeuse. Anne Teresa De Keersmaeker danse seule, surgissant de la brume. Elle bouge lentement avec le rayon, semble griffer la lumière et jeter des ombres infinies sur le cône même. Des moments de grande beauté où notre vision de l’espace bascule, où l’on pense assister à l’origine d’un nouveau monde. La beauté de ce spectacle tient aussi à son économie de moyens. Les deux créatrices ont tout épuré jusqu’à l’extrême, ne jouant plus que sur l’essentiel : l’espace du lieu, la lumière, le mouvement d’une danseuse solitaire, les diffractions du brouillard. Mais c’est ce minimalisme même qui parvient à toucher à l’essence du monde fragile et mortel dans lequel nous vivons.

Dans leurs collaborations suivantes, le spectateur avait souvent de la peine à distinguer l’intervention d’Ann Veronica Janssens. Celleci a souvent consisté à convaincre Anne Teresa De Keersmaeker d’enlever tout ce qui n’est pas essentiel. Et le miracle est qu’en faisant cela, en pratiquant le « less is more », loin de perdre l’émotion, on l’augmente. Anne Teresa De Keersmaeker disait alors : « Je cherche à épurer le plus possible, à évacuer les décors superflus, à revenir aux éléments essentiels de la performance. Dans cette démarche, la lumière joue un rôle primordial. »
Avec l’artiste Michel François, les deux femmes collaborent ensuite dans The Song. Pour ce spectacle, il fallait faire vibrer l’espace et les axes de la scène, expliquait Ann Veronica Janssens, qui convainc alors Anne Teresa De Keersmaeker de n’avoir qu’une seule source de lumière placée parmi les spectateurs, comme leur oeil, devenant le soleil, avec le cycle du jour, avec ses éblouissements sur le miroitement de la scène.
Anne Teresa De Keersmaeker, en ces temps d’inquiétude dans le monde, choisit alors de reprendre les choses par le début : l’espace, le temps, l’énergie, le corps en quête, qui marche, qui tient debout, qui tombe. « Ann Veronica et Michel François m’ont aidée à voir les choses autrement. Cela faisait 30 ans que je regardais la danse d’une certaine manière. Depuis, je la vois autrement. L’ancrage de la danse dans la musique était ma marque, maintenant mon regard a changé. » Et si le spectacle s’intitulait The Song, c’était parce qu’en « écoutant bien le silence, on entend le chant de l’espace ».

Un sommet de leur rencontre fut Cesena, créé dans la Cour d’honneur du Palais des papes, à Avignon en 2011. Le public était invité à 4h30 du matin. La Cour, dépouillée à l’extrême, résonnait dans l’aube naissante de la musique de l’Ars subtilior et on y assistait au lever du jour. Il y avait l’essentiel : la voix, le corps, le souffle. Ann Veronica Janssens avait alors aidé Anne Teresa De Keersmaeker dans sa volonté de dépouillement et lui apportait l’idée de créer au lever du soleil une lumière neuve, saluant le miracle du jour qui revient. Un grand miroir juché sur la tour du Palais renvoyait les premiers rayons du soleil et illuminait, tour à tour, le chanteur qui annonçait « le rayon du soleil » et puis les spectateurs, un à un.

On peut voir alors Work/Travail/Arbeid comme une sorte d’aboutissement à cette collaboration. Créé au Wiels à Bruxelles et joué (exposé) ensuite dans de nombreux grands musées du monde, il s’agit d’une vraie exposition et non pas, ce qui a déjà été fait souvent dans des musées, d’une « simple » performance. C’est une manière de faire entrer le corps vivant, l’éphémère, l’objet non-marchand, dans le monde de l’art comme le monde de l’art s’était introduit dans le spectacle. Pas de décor, juste des indications à la craie sur le sol avec des courbes et des spirales. Une « exposition » en continu avec des cycles de danse et musique de neuf heures. Ann Veronica Janssens avait proposé de laisser au Wiels, sur tout l’étage, les fenêtres non occultées, pour faire entrer la lumière naturelle. Il n’y avait pas de lumière artificielle. En fonction de l’heure et en fonction de la date, la lumière était très différente. On laissait entrer aussi les bruits du dehors, le train qui passe, les chants des oiseaux.

Ann Veronica Janssens avait expliqué : « Mon travail se situe dans cette absence de matérialité autoritaire, dans cette tentative d’échapper à la tyrannie des objets. » Anne Teresa De Keersmaeker avait dit : « La danse est dans l’instant, c’est transmettre des choses qu’on ne peut pas dire avec les mots. C’est comme en amour. »

 


Ingénieur civil physicien de formation, Guy Duplat a été rédacteur en chef du Soir de 1990 à 2000 et responsable de la rubrique culture à La Libre Belgique de 2000 à 2015. Il est aujourd’hui critique art et danse dans ce même quotidien. Il est également l’auteur d’un ouvrage sur les créateurs belges (Une vague belge, 2005) et d’un livre d’entretiens avec le Prix Nobel de physique François Englert (Particules de vie, 2014).